Qui sommes-nous ?

Les alternants de la promo 42 de l’Institut Pratique du Journalisme lancent Diasporama !

Un regard éphémère porté sur les diasporas de la région parisienne et illustré par des étudiants des Gobelins.

Pour voir nos trombines, c’est ici !

 

Nos réseaux  :

Diaspora russe

Diaspora russe : cent ans de fractures politiques

Hétéroclite, dispersée en plusieurs vagues historiques d’immigration aux sensibilités différentes, la communauté russe parisienne dessine en filigrane la complexe histoire politique de son pays.

« Les émigrés russes sont attachés à leur pays mais il y a beaucoup de chapelles, à la capacité de rivalité importante. Le terme de communauté est difficile à employer, puisqu’il n’y a pas de politisation collective. » Alexandre Jevakhoff observe la diaspora russe avec un regard double. Descendant d’immigrés, il est aussi le responsable laïque de la Cathédrale Saint-Alexandre Nevsky, située rue Daru, dans le 8e arrondissement de Paris.

Son histoire familiale reflète le récit classique fait en France de l’immigration russe. En 1917, la révolte bolchevik renverse le pouvoir impérial de Nicolas II, avant de faire abdiquer le gouvernement de transition mis en place par les modérés. Les « Rouges » communistes, menés par Lénine, mettront trois ans à s’emparer définitivement du territoire russe, défendu par les « Armées blanches » fidèles à l’Empire. Vaincus, les « Russes blancs » doivent se trouver des terres d’exil, et la France joue un rôle important.

« Mes quatre grands-parents ont émigré, mes grands-pères étaient militaires. Ils sont partis en novembre 1920, dans les derniers instants de la Guerre civile », raconte Alexandre Jevakhoff. Le premier devient à son arrivée à Paris chauffeur de taxi, comme des centaines d’autres immigrés russes. Il conduira finalement des petits patrons jusqu’à sa retraite. Le second manque de partir pour le Brésil, mais atterrit finalement à Toulon. Il y vivra de l’élevage de chèvres et de la culture d’arbres fruitiers.

 

Doubles vies

Ces « Russes blancs » sont le reflet du déchirement profond engendré par la Révolution communiste, et incarnent encore aujourd’hui le cliché de l’immigration russe, du fait de leur nombre, et de la publicité reçue. « La Révolution et la Guerre civile en 1920 créent une grosse vague migratoire jusqu’au milieu des années 20, même si cela ne dépassera pas les 100 000 individus. La France a voulu à ce moment s’affirmer comme pays d’exil, revendiquant jusqu’à trois fois plus », indique Catherine Gousseff, historienne et directrice de recherche au CNRS.

Leur violent déclassement social marque les esprits. « En plus de subir une guerre civile, ils ont perdu leur statut d’un coup, et du jour au lendemain, ont dû travailler de leurs mains », évoque Alexandre Jevakhoff. Au prix d’une grande déception. « Pour beaucoup d’entre eux, ces émigrés sont issus de nouveaux milieux urbains russes. Il y a une trajectoire de promesses non tenues quand ils deviennent ouvriers en France. Au sein de l’intelligentsia, en particulier, apparait un véritable distinguo entre la vie matérielle et la vie fastueuse qui a été vécue », explique Catherine Gousseff.

Ouvriers le jour, les Russes blancs maintiennent en effet le lien avec leurs origines le soir. Alors que les difficultés matérielles poussent la famille Jevakhoff à vendre ses biens progressivement – argenterie, bijoux, le grand-père ne conservera qu’un sabre, relique de son passé de chevalier de Saint-Georges – et que le projet d’un retour rapide en Russie s’éloigne, les immigrés se retrouvent en quelques points cardinaux. La Cathédrale Nevsky joue le rôle de point central, de premier cercle mondain. Le restaurant de la rue Daru, aujourd’hui appelé A la Ville de Petrograd, renforce ce microclimat russe et orthodoxe. L’Eglise et les clubs deviennent des lieux de sociabilité où se rejouent les grandeurs disparues de l’Empire.

 

Nouvelles donnes

Les années 20 et 30 seront la période faste de cette sociabilité russe et blanche. L’URSS referme ensuite les vannes, et les dissidents passant les frontières se font plus rares. La Seconde guerre mondiale et la victoire soviétique achèvent d’enterrer le mythe d’un retour triomphant au pouvoir. « Il y alors plus de mixité dans les pratiques orthodoxes. C’est à ce moment que s’ouvrent des offices en français et non plus uniquement en slavon », indique Alexandre Jevakhoff. Un signe des temps : les Russes s’intègrent de plus en plus aux mœurs françaises, établissent des couples mixtes. Les primo-arrivants vieillissent, leurs enfants n’ont plus les mêmes liens avec l’Histoire. L’héritage se dilue.

La seconde vague d’immigration marquée attendra les années 90 et 2000 pour déferler sur la France. Pour de nouveaux motifs. Entre 1986 et 1991, Mikhaïl Gorbatchev entreprend en URSS de sauver ce qui peut l’être, en redressant l’économie – ce sera la perestroïka, ou « reconstruction » – et en restaurant après Tchernobyl une certaine liberté de l’information – la glasnost, ou « transparence ». Mais le bloc rouge s’effondre en 1991. Les départs vers l’Occident reprennent.

L’Eglise se fait encore le symbole des changements de population. Oui, les russes et russophones – beaucoup des fidèles sont caucasiens, ukrainiens – continuent à visiter la Cathédrale orthodoxe. « Mais certains ont l’air de redécouvrir les rites, ils n’ont pas d’instruction religieuse. Pour un Russe contemporain, être à l’église fait partie du quotidien. Mais le fait est plus sociologique que religieux » souligne Alexandre Jevakhoff. D’un lieu de sublimation du passé, d’opposition au communisme, la cathédrale orthodoxe devient un point de passage. Les pratiques demeurent dans la lettre, mais leur sens a disparu.

La cathédrale Saint-Alexandre Nevsky, à Paris.

 

« Déçu de l’évolution du pays »

Ce sont en effet des populations plus pauvres, mais aussi moins politiques qui s’échappent de l’ex-URSS, au tournant du siècle. « Les nouveaux immigrés ne portent pas de cause », affirme Catherine Gousseff. Aux exils politiques se substituent les migrations économiques, d’une classe moyenne partie à la recherche d’un mieux. C’est le cas de Maria, arrivée en 2003 pour se marier avec un Français rencontré en Finlande. Elle grandit dans une famille bourgeoise de Lipetsk, bourgade industrieuse de l’ouest russe. La chute de l’URSS est « une catastrophe », qui ruine ses parents professeurs d’université.

« Le rouble a dévissé, ils ont tout perdu ou presque, et cherchaient continuellement du travail. J’ai été quelque peu abandonnée à moi-même. C’est pour cela que les études à l’étranger me tentaient : je voulais faire quelque chose d’extraordinaire. » A Paris, elle aura deux filles. A qui elle transmet de la fierté, mais pas d’héritage politique : « ma grand-mère était une communiste convaincue, mais mes parents, nés dans les années 50, ont plutôt été neutres ».

Gueorgui Chepelev a lui une vision plus affirmée de la fin de la Russie soviétique. « Les années 90 c’était le retour de la pauvreté, la perte des acquis sociaux, le développement des milieux d’affaires, l’éruption de la violence – y compris celle de l’Etat. J’étais déçu par le contexte et l’évolution du pays. » Etudiant à l’Université de Moscou, cet enseignant à l’Inalco et à Sciences Po entre en France grâce à une bourse. Fils de « simples citoyens, critiques de la bureaucratisation et de l’élitisme », il partage leur regard sur les valeurs positives laissées par l’URSS – « solidarité, égalité, internationalisme ». Il observe dans ses recherches et au quotidien la dépolitisation de cette nouvelle diaspora russe. « La mobilisation pour les élections russes est très minoritaire ; l’engagement des russophones dans les structures politiques françaises est également minime. »

 

Liens perdus, nécessité du lien

Il faut ajouter à cela la disparition progressive des immigrés des années 20 et 30, et les liens relâchés qu’entretiennent leurs descendants avec la Russie, pour dessiner le paysage d’une communauté russe contemporaine, aussi éclatée politiquement et lasse que l’est la Russie post-soviétique. « L’histoire de cette immigration est un cas concret de l’assimilation : aujourd’hui la très grande majorité des descendants de l’immigration russe ne maîtrise pas la langue russe et a un lien assez distendu avec la Russie », souligne Gueorgui Chepelev.

Denis Popoff est dans ce cas. A quelque 70 printemps, il est le petit-fils d’un Russe apatride, ancien ingénieur en chef du Transsibérien, entre les rives du lac Baïkal à Irkoutsk, et Harbin, en Chine. Son grand-père arrive en France en 1925, avec un passeport international Nansen. Il est bientôt rejoint par sa famille, exerce comme tourneur à l’usine Renault de Billancourt, avant de devenir ingénieur à l’Onera (Office national d’études et de recherches aérospatiales) après obtention de la nationalité, en 1947. Aujourd’hui, Denis Popoff regrette le fil perdu de son héritage : « je suis retourné en Russie en 1995, j’ai retrouvé de la famille à Novossibirsk, mais ils ne sont pas francophones et je parle trop peu russe ».

Il est entré dans une association, l’association MIR, pour tenter de renouer avec le monde russe. Des cours de langue sont dispensés, des voyages organisés. « Je me suis rendu en Sibérie, à quelques pas de là où avait été baptisé mon père », se rappelle-t-il. Les associations de ce type se font, depuis les années 2000, de plus en plus nombreuses pour tenter de recouvrir le trou béant laissé par la disparition de la première vague. « Dans les années 1990, plusieurs associations, écoles, syndicats et autres structures construites par les immigrés russes des années 1920, ont disparu. Les expatriés venant de l’espace post-soviétique ne trouvaient plus de points de rassemblement, et ont dû en créer de nouveaux », explique Gueorgui Chepelev.

Mal à l’aise avec la diaspora issue des Russes blancs, Maria a elle aussi monté une structure : « La Russie a gardé une énorme place dans ma vie, j’entretiens les relations franco-russe dans mon association. Je repars deux fois par an pour aller voir mon père, mes amis, mais aussi développer des relations. »

 

Sentiments patriotiques

Cette nécessité de créer du lien, de réunir les Russes de France et de renouer avec le pays, ne va pas sans une forme d’arrière-plan politique. « Une majorité se dit apolitique, mais ne conteste pas le régime et est sensible à l’argument de restaurer la grandeur. Cette sensibilité est propre à la diaspora, et renforcée par la distance », indique Catherine Gousseff.

L’idée d’une communauté de destin russe, d’un pays à reconstruire, revient souvent dans les récits. Maria témoigne ainsi d’une certaine nostalgie : « Personnellement, j’ai un regard plutôt positif sur la Russie. Quand l’URSS est tombée, j’avais 14 ans, et je vivais ma vie, nous avions tous les mêmes meubles, les mêmes loisirs. Quand tout le monde est pareil, tu ne peux pas comparer ». Elena* est responsable d’une association parisienne, immigrée de la moyenne bourgeoisie dans les années 90. Elle ne cache pas son soutien du régime russe contemporain : « j’ai de l’admiration pour la Russie d’aujourd’hui, sur le plan politique. Les Russes sont de vrais patriotes, ce qui n’est pas le cas des Français. »

Denis Popoff incarne à lui seul les paradoxes idéologiques de la communauté russe : son grand-père, échappé de la Révolution et de la guerre civile, devient militant communiste après la Seconde guerre mondiale. Denis se souvient : « apatride, il devait s’enregistrer auprès des Allemands, a refusé et est devenu de fait un clandestin, dans le camp des Alliés ». Il étudiera même un retour en Russie en 1947 avant de prendre la nationalité française.

Le petit-fils, lui, grandit autant avec L’Humanité qu’avec un enseignement orthodoxe russe (« et pas soviétique ! »). Il tient aujourd’hui au communisme, dont « l’idéal lui plait, avec une forme d’égalité et de justice sociale ». Et devient mélancolique à la mention de la chute de l’URSS, en racontant ce « drôle de type » qu’était Boris Eltsine, « les usines vendues, pillées par les cadres du Parti ». Il soutient en partie le régime et ses discours sociaux, fussent-ils d’apparence. « La priorité en politique, c’est d’éviter la politique anti-sociale et les guerres civiles. Poutine n’est pas forcément un modèle, mais il ne m’effraie plus. Et s’il disparait, on aura de quoi être inquiets. »

La diaspora russe soulève aujourd’hui la question d’une communauté émigrée qui serait devenue politique malgré elle. Critique « au cas par cas » des actions du régime, Gueorgui Chepelev jure en tout cas qu’elle n’a pas de programme politique. Président du Conseil de coordination du Forum des Russes de France, qui regroupe les associations, il juge que « sur les environ 250 structures qu’abrite le Forum, seules 4 ou 5 ont un agenda politique clairement marqué. Les débats du Forum sont largement dépolitisés. »

 

Dans les années 20, Mikhaïl Mikhaïlovitch Popov, le grand-père de Denis Popoff, dans ses habits d’ingénieur du Transsibérien, à Harbin (Chine).

 

Un Kremlin cajoleur

« La Russie est comme les ours, elle n’est pas agressive quand on ne l’approche pas », estime de son côté Maria. D’autres jugent pourtant que Moscou mène bien une très offensive campagne de séduction auprès de la diaspora, pour la ramener dans son giron. « Dans le discours post-soviétique, le patriotisme permet de lier Staline et Pierre Le Grand. Les soutiens de Moscou au sein de la communauté russe reprennent cet argument patriotique », estime Alexandre Jevakhoff.

Critique du Kremlin, il étudie avec méticulosité les financements à sa cathédrale provenant de l’étranger. Tout en observant l’évidence d’une politique nationaliste dans la construction de la nouvelle Cathédrale de la Sainte-Trinité sur le quai Branly. L’ambassade de Russie a construit le bâtiment sur l’une de ses annexes, et oblige chacun de ses visiteurs à une fouille.

Catherine Gousseff met en avant un autre mot-clé dans les initiatives de Vladimir Poutine envers la diaspora : compatriote. « C’est un mot d’ordre pour dire « nous veillons sur vous ». Le terme permet aussi d’inclure les gens qui se sentent russes sans l’être, à l’image des Ukrainiens. »

« On assiste à un paradoxe, souffle encore Catherine Gousseff. Historiquement, la diaspora s’est construite contre le régime. Mais le Kremlin a récupéré le socle contestataire pour en faire une entreprise patrimoniale vantant le mérite des émigrés. On insiste sur la fierté de leur diffusion de la langue, des écoles, des associations russes… Sauf que derrière cette initiative, c’est l’Etat. » En vantant une Russie éternelle, Moscou a peut-être enfin trouvé le moyen d’unir une communauté composite.

 

* prénom modifié

Crédit illustration  : Allison Tran

Plus de publications

Journaliste éco-critique, souvent le nez dans les chiffres. Cinéphile placide le reste du temps.