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Migrants, sur la route du Pays Basque à Paris

Du Pays basque à Paris, les routes de l’exil des migrants

De Irun, à la frontière espagnole, à Paris, en passant par Bayonne, Diasporama, a suivi le parcours de migrants subsahariens. 

Paris à l’aube. Abdoulaye, Mariama, Jeanne et Alpha disparaissent dans une bouche du métro, à deux pas de Bercy. Ils se reverront, promis. Après une nuit de bus entre Bayonne et la capitale, le périple prend fin. Partis du Mali, du Sénégal, de Côte d’Ivoire et de Guinée, les quatre migrants rejoignent, ce matin de juin, un oncle, un cousin ou un frère, dans le nord de Paris ou dans sa proche banlieue. Aucun d’eux ne se connaissait il y a encore une semaine. Ils se sont rencontrés à 750 kilomètres de la capitale, à Irun, en Espagne, dernière ville avant la France.

Au centre d’accueil de la Croix-Rouge de cette ville frontalière, les quatre jeunes se sont raconté leurs premières tentatives échouées pour traverser la frontière. Des « reconductions », dans le jargon policier. À Irun, côté espagnol, et Hendaye, côté français, deux villes aux pieds des Pyrénées, la police est partout. Cette présence rend la traversée de la frontière ardue. Elle l’est plus encore depuis octobre 2020 et l’attentat contre la basilique de Nice.

 

Chemins de montagne

Les points de passage sont pourtant nombreux le long de la Bidassoa, le fleuve qui dessine la frontière entre la France et l’Espagne avant de se jeter dans le golfe de Gascogne. Il y a d’abord l’historique pont Avenida, puis le pont routier Saint-Jacques. Deux ouvrages ferroviaires enjambent eux aussi la rivière. Tous sont gardés par des policiers arrivés en renfort, officiellement pour lutter contre la menace terroriste. « Avant, c’était open bar ici, lâche un policier, en poste au bout du pont TGV, côté français. Maintenant, on est là 24 heures sur 24, on les freine. Mais on n’est pas dupes. La montagne est vaste, et ils peuvent passer par l’embouchure du fleuve à marée basse. » Des traversées plus périlleuses, mais qui ne découragent pas les migrants. Fin mai, le corps d’un jeune Ivoirien a été repêché sur les rives du fleuve. Le deuxième mort par noyade en un mois.

La route serpente dans le creux de la vallée, à flanc de montagne, en direction de Pampelune, en Espagne. Un chemin de terre s’enfonce dans la forêt. Sur un pieu en bois, une marque orange a été peinte. « C’est pour leur indiquer le chemin », glisse la responsable d’une association locale. Descendre côté espagnol, traverser le fleuve à gué, puis remonter dans les montagnes françaises demande une dizaine d’heures de marche, souvent de nuit.

 

À la frontière espagnole

Selon les différentes associations rencontrées sur place, entre 300 et 600 migrants passent la frontière chaque mois. Une estimation confirmée par une source policière haut placée. « Ces migrants à la frontière, ils sont épuisés, hagards, raconte-t-elle. Notre boulot, c’est de les empêcher de passer : c’est la loi. Mais le vrai problème, ce sont les gens qui profitent de cette situation. Des passeurs leur conseillent de traverser le fleuve à la nage, ou d’emprunter le pont de l’autoroute. On doit décourager ces passages dangereux. »

A la frontière entre l'Espagne et la France, les policiers contrôlent les voitures.
A la frontière entre l'Espagne et la France, les policiers contrôlent les voitures. Crédit : Maël Jouan.

À Irun et Hendaye, villes frontalières marquées par l’histoire des réseaux de clandestinité durant la guerre d’Espagne, les langues se délient peu. Les citoyens apportant leur aide aux migrants – des « passeurs associatifs », dixit la source policière citée plus haut -, ne s’épanchent pas sur leurs actions. « Ces réfugiés ont peur, même de nous, raconte un membre d’une association, grand bonhomme espagnol à la barbe blanche, sa canne posée sur les jambes. Ils ont payé tout le monde depuis leur départ. Et ils pensent que nous aussi on va leur réclamer de l’argent. » Il réfute les accusations de complicité énoncée à demi-mot par la police. « Nous ne faisons traverser personne. Nous les informons sur leurs droits. »

La présidente d’une association va dans le même sens : « On connaît ces passeurs, on voit arriver les bagnoles immatriculées en Espagne, avec trois ou quatre personne à l’arrière. Ils les déposent à quelques pas de l’entrée des centres. » Abdoulaye et ses compagnons ont payé 150 euros chacun la traversée de la frontière et les trente minutes de route jusqu’à Bayonne. Mais tous ne parviennent pas à débourser cette somme. Et restent coincés à la frontière espagnole.

 

« Petites mains de l’ombre »

Minuit. Les lampadaires éclairent la route qui longe le puente Saint-Jacques, à Irun. Devant des bureaux de tabac, trois hommes grillent des clopes. Un jeune Marocain, la vingtaine, marche en cercle. Tentera-t-il la traversée cette nuit ? Il lance un non de la tête, nerveux. Il dit être à Irun depuis plusieurs années. Coincé, en attente de papiers. « Pas de travail », marmonne-t-il. Ses deux acolytes s’éloignent. Lui s’agace, réclame de l’argent. Pour certains, découragés par les lenteurs des procédures administratives, les routes de l’exil s’arrêtent en Espagne.

La prochaine étape, pour ceux qui parviennent à traverser, s’arrête le plus souvent à Bayonne. Sur la rive droite de l’Adour, à une centaine de mètres de la gare, Abdoulaye, Mariama, Jeanne et Alpha viennent juste de franchir l’imposant portail du centre d’accueil. Ils sont attendus par d’autres migrants, prévenus par Whatsapp de leur arrivée imminente. De larges sourires barrent leurs visages. Ils se félicitent d’avoir réussi à passer la frontière. « Aujourd’hui c’est repos, vous reprenez des forces », lance une employée municipale qui travaille au centre.

Ils sont sept, des « petites mains de l’ombre », disent-ils, à apporter de l’aide aux migrants de passage. Ici, pas de séjour longue durée. Le centre d’accueil offre une halte de trois jours et en tire son nom : Pausà – pause en basque. C’est d’ailleurs l’accord implicite convenu entre la mairie et les associations. « Il n’a jamais été question de retenir les migrants ici, mais plutôt de leur offrir un moment de répit et leur permettre de poursuivre leur chemin », confie un chef de service à la mairie de Bayonne.

 

Logements temporaires pour migrants

En 2019, alors que des migrants affluent à Bayonne et se regroupent place des Basques, dans le centre ville, la mairie s’empare du dossier. Des logements temporaires sont trouvés en urgence dans des écoles ou des parkings. « On a pris des risques juridiques lourds, poursuit le chef de service. On a accueilli ces gens comme on a pu, en leur fournissant de quoi subvenir à leurs besoins : de la nourriture et des prises de courant pour recharger leurs téléphones. »

Le maire de la ville, Jean-René Etchegaray (UDI), cherche un bâtiment. Et trouve un ancien local militaire vétuste, reconverti à la hâte en centre d’accueil. Il est directement géré par la mairie, et financé par la communauté d’agglomération du Pays basque à hauteur d’un million d’euros par an. « Il y a un conflit avec l’État, car il ne verse pas un centime », grince le chef de service. Reste que, depuis janvier 2019, 14 797 migrants dont 4 106 mineurs non accompagnés y ont été accueillis.

 

Jamais plus de 25 ans

À peine arrivé, Abdoulaye, grand gaillard aux muscles saillants, avale un jus d’orange et des viennoiseries industrielles avant de s’étaler pour une sieste dans le dortoir des hommes. Ils sont une quarantaine à somnoler sur des lits de camp alignés dans la vaste pièce principale plongée dans la pénombre. Ces anciens locaux de stockage de l’armée aux murs décrépis et aux fenêtres encore grillagées peuvent accueillir jusqu’à 120 personnes. « On a eu un pic à 258 personnes, glisse un responsable. En ce moment, c’est plus cool. Ça nous laisse plus de temps pour nous occuper de ces gamins. » Aucun migrant rencontré à Pausà n’a plus de 25 ans.

Ici, les histoires personnelles se confondent. Souvent, un décès dans la famille a précipité l’envie de partir. Comme pour Toumany. « Ma maman est décédée en 2016, mon père en 2019. Je n’ai plus personne dans mon pays pour payer mes études. J’ai voulu tenter ma chance ailleurs. »  Sa chance passera par le Mali, puis l’Algérie où il balaiera les trottoirs, Oujda à la frontière marocaine puis Casablanca et enfin la traversée. « Un pick-up nous a emmenés près de la mer. Là, on est montés dans un zodiac », se souvient le jeune Guinéen. 

La route est souvent identique pour ces jeunes venus d’Afrique subsaharienne. Une montée en voiture ou en bus vers la Mauritanie ou le Sahara occidental, des petits boulots puis la traversée vers les Îles Canaries. Un passage risqué : en 2020, plus de 18 000 personnes ont été secourues en mer, selon des sources officielles citées par le quotidien El País.

Dans ce centre d’accueil de Bayonne, une cinquantaine de lits sont à disposition.
Dans ce centre d’accueil de Bayonne, une cinquantaine de lits sont à disposition. Crédit : Maël Jouan.

« On est tous des guerriers ici »

Dans cet archipel espagnol au large du Maroc, quatre installations militaires ont été affectées à l’hébergement des migrants. Une situation tendue au vu de l’attrait touristique de ces îles, qui poussent les autorités espagnoles à envoyer ces migrants vers l’Espagne. De là, beaucoup poursuivent vers la France où ils disposent de quelques relations. Mais tous ne demandent pas forcément l’asile. « Ils n’ont pratiquement aucune chance de l’obtenir, précise un membre de la Cimade, une association d’aide aux réfugiés. La plupart restent sous les radars, travaillent illégalement et espèrent se faire régulariser à la discrétion du préfet après plusieurs années.»

Dans la cour du centre d'accueil, les migrants jouent au foot et discutent.
Dans la cour du centre d'accueil, les migrants jouent au foot et discutent. Crédit : Maêl Jouan.

Peu nombreux sont ceux qui osent parler de leurs destins personnels. Les souvenirs sont encore trop frais, trop vifs. Vivien, un Guinéen croisé devant le centre, confie : « Il va falloir du temps, mais un jour, mon histoire, j’en ferai un film. On est tous des guerriers ici. » Sorti de sa torpeur, Abdoulaye s’enquiert des horaires de bus. Sur les murs, une carte de France dessinée au feutre rouge indique les principales villes du pays. Autant de destinations, de rêves d’avenir. Juste à côté, un petit bureau fait office de pôle transport. Les horaires et tarifs pour Paris y sont affichés tous les matins. Abdoulaye ne traînera pas ici. Il lui tarde de terminer son année de voyage et de rejoindre son père, dans le nord de la capitale. Il opte pour le bus de 17 h 45.

Indispensable téléphone portable

Dans la cour, Abdoulaye entame une partie de foot. Trois femmes assises en cercle sur des fauteuils rapiécés tressent les cheveux de leurs enfants. D’autres lavent le peu de vêtements que leur sac à dos peut contenir. Sama, 5 ans, vogue parmi les groupes disposés en grappe dans la cour. « Oh l’artiste, arrête de les embêter et viens chercher un pull », plaisante un salarié du centre.

Les activités s’interrompent brusquement à la moindre sonnerie de portable. Tous y sont suspendus. « Mon portable, c’est mon passeport », rigole une jeune femme. Avec, ils prennent des nouvelles de leurs familles restées au « village », de leurs compagnons de route encore en Espagne ou de leurs « cousins » qu’ils espèrent rejoindre. Celui d’Abdoulaye vient de sonner. Le téléchargement de la pièce jointe lui laisse apercevoir son sésame : le ticket de bus pour Paris. Il le prend juste en face du centre. Dans 12 heures, il sera à Bercy.

 

Crédit illustration : Madeline Plainchault.

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Souvent sur le départ, parfois en terrasse mais reviens toujours aux galettes et au beurre salé.

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Journaliste en alternance. Écrit à Libération. En formation à l’IPJ. Branché politique / société.