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Étudiants algériens en France, la bonne stratégie des élites

Pour l’élite algérienne, la stratégie de la France

Entre le coût de la vie, les démarches administratives et l’obtention d’euros au marché noir, il est difficile pour les étudiants algériens de venir en France. Ce qui ne décourage pas l’élite du pays.

« Pour moi c’était facile, admet Yannis Mehdi. Ayant la nationalité française, j’ai évité le gros des démarches administratives. Mais ceux qui n’ont que la nationalité algérienne, je sais qu’ils ont galéré. »

Il est vrai que le jeune homme de 22 ans, aux faux airs de Kev Adams, a eu de la chance. Car pour les étudiants algériens qui veulent faire leurs études supérieures en France, les difficultés s’accumulent. Au point qu’envoyer son enfant en France relève d’une stratégie, préparée sur plusieurs années. Et qui ne reste accessible qu’à une petite élite. Outre les économies faites par ses parents, Yannis a par exemple dû aller dans l’un des rares lycées francophones d’Algérie, le lycée Cheikh Bouamama, à Alger. Et passer deux baccalauréats, l’algérien et le français, car « l’équivalence des diplômes algériens est de plus en plus difficile à obtenir en France ».

 

Des formations inexistantes

Si ces familles acceptent de tels obstacles, c’est pour éviter le système universitaire algérien, qui limite souvent les perspectives. « Après deux ans de licence de biologie en Algérie, j’ai voulu me réorienter vers le journalisme. Mais il n’y a qu’une faculté littéraire qui dispense ses cours en français, dans tout le pays ! », explique Yannis Mehdi, dont le père est commandant de bord, et la mère dirigeante d’une société de domiciliation de services. Or, la langue française, en Algérie, est un marqueur de différenciation. Seuls les politiques, les élites intellectuelles et la bourgeoisie parlent français. Tandis que les classes moins favorisées sont arabophones. Les deux milieux sont donc nécessairement séparés à l’université. C’est donc grâce au système français qu’il vient d’obtenir, à Paris, sa licence de journalisme.

Mais il n’y a pas que les étudiants littéraires qui font le choix de la France. Même les formations scientifiques, assurées en langue française, sont lacunaires en Algérie. « Depuis la seconde, je veux faire de la formulation cosmétique », explique Dounia*, qui termine son master à Versailles. La jeune fille aux longs cheveux aussi noirs que ses yeux aurait pourtant souhaité rester en Algérie. Mais là encore, son pays ne pouvait lui offrir ce qu’elle voulait. « Il y a des formulateurs de parfums en Algérie, mais ce sont des ingénieurs. Il n’existe pas de formation dédiée. La chimie en Algérie, c’est uniquement de la pétrochimie et de la biochimie, les priorités du pays. » De toute façon, étudier à l’étranger était une évidence pour les parents de Dounia. « Toute ma famille a fait ses études ailleurs. Mon père en Angleterre, sans l’accord de ses parents, ma mère en URSS… Même ma grand-mère a fait ses études en France. » La possibilité de faire des études à l’étranger lui a donc toujours été offerte.

 

Parcours du combattant

Pour les étudiants algériens en France, venir dans le pays n’est pourtant pas une mince affaire. Dounia a dû obtenir un baccalauréat français, elle aussi après le lycée Cheikh Bouamama, destiné normalement aux étrangers, mais accessible par « piston ». Puis montrer patte blanche auprès de Campus France, l’agence française en charge de l’accueil des étudiants étrangers. Pour utiliser cette plateforme, incontournable pour s’inscrire dans un établissement français en tant qu’étranger, il faut payer les 9 000 dinars de frais (soit 57 euros, quand le salaire minimum algérien est de 20 000 dinars). Et justifier d’avoir un garant ayant de bonnes ressources en Algérie, et un autre en France. Dans le cas de Dounia, son père et sa grand-mère. La plateforme est donc totalement inaccessible à la majorité des Algériens.

Au moment du départ de Dounia, les finances de la famille n’étaient pas au beau fixe. Une situation difficile alors que ses parents doivent encore payer sa formation, son appartement et de quoi vivre en France. Mais la crainte du déclassement est trop grande. Dounia se souvient d’une phrase de son père : « Même si je dois vendre mon pantalon, Dounia pourra partir ! » Heureusement, dès sa deuxième année en France, elle obtient par relations familiales une bourse « au mérite » algérienne : 1 200 euros par mois, une aubaine.

 

Le marché parallèle des euros

D’autant qu’il n’est normalement pas simple d’obtenir des euros pour les étudiants algériens en France. Le gouvernement de l’Algérie exerce une politique très protectrice de sa devise. Pour éviter les fuites de capitaux, il n’est autorisé de changer que 15 000 dinars en euros, par an. Soit autour de 100 euros. Bien insuffisant pour payer le loyer et les courses de toute une année. Il faut donc passer par le marché noir. Le père de Dounia confie des dinars en Algérie « à des gens qui ont des relations dans le monde entier ». Une fois la transaction faite, un inconnu appelle Dounia, en France, lui donne rendez-vous dans Paris, et lui remet des euros en espèces. Bien sûr, le taux de change au marché noir est bien plus élevé que le taux officiel (200 dinars pour un euro environ, contre 157 au taux officiel).

Et ce recours au marché noir pose encore des problèmes une fois en France. Yasmine*,  étudiante en sciences politiques à l’université Paris 8, en a fait les frais. « C’est très complexe de mettre cet argent en banque, sourit-elle. Les parents de la jeune fille échangent la monnaie directement en Algérie, et la glissent à leur fille à chaque voyage entre les deux pays. Comme on ne se voit qu’une ou deux fois par an, ils me donnent à chaque fois des liasses de billets. La première fois,  je suis directement allé à la banque pour les déposer sur un compte, ça me paraissait normal ! Mais la banquière a commencé à me poser des questions, et à me soupçonner de blanchiment d’argent ! », se remémore celle dont le père est haut fonctionnaire à la retraite, entrepreneur en import-export et gardiennage.

 

La pression parentale du départ à l’étranger

Une expérience d’autant plus douloureuse qu’elle ne voulait pas venir en France au départ. « Je voulais faire une licence de psychologie en Algérie. Mais mes parents m’ont forcé à postuler sur Admission Post-Bac (APB, ce service a été remplace par Parcoursup, NDLR). » Pour eux, « il n’y a pas d’avenir en Algérie, surtout pour une femme ». Durant toute sa scolarité, les parents de Yasmine l’ont obligée à suivre les deux programmes, français et algérien. Pour finir au lycée français d’Alger, le Lyad.

Alors, par défi, elle ne s’est inscrite qu’à deux formations françaises auxquelles elle était « sûre d’être refusée ». Pas de chance, son premier vœu, une licence de sciences politiques à l’université Paris 8, lui a été accordé. « J’étais d’abord dégoûtée, mais comme je voyais que tous mes amis partaient aussi en France, j’ai fini par faire les démarches », explique celle qui termine actuellement son master, dans la même université et la même discipline. « Avec le temps, j’ai compris mes parents. Ils m’ont toujours inscrite dans des écoles privées. Quand on a autant investi dans un enfant, ce n’est pas pour qu’il fasse une fac algérienne », glisse-t-elle.

Ironiquement, Yasmine ne se voit plus retourner en Algérie. « Avec mon diplôme, je pourrais trouver un poste de cadre dans la fonction publique. Et puis je me suis habituée à la vie française. » Dounia est plus véhémente envers sa patrie. «Mon projet, à la base, était vraiment de retourner travailler dans les cosmétiques en Algérie. Jusqu’à ce stage, au consulat algérien de Paris. Je n’y ai pas trouvé ma place, les Algériens sont mal organisés, ils gèrent tout au dernier moment. Maintenant si je retourne en Algérie, c’est pour y monter ma boîte, et la gérer à ma manière ! »

*Le prénom a été changé

 

Crédit illustration : Inès Pons-Teixeira.

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Journaliste presse écrite et web, spécialisé en économie. Actuellement alternant aux Échos Entrepreneurs.