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Loin de l'oppression chinoise, les Tibétains tentent de faire peuple.

Les Tibétains, ou comment faire peuple en France

Privés de territoire, les Tibétains tentent de faire peuple dans leur pays d’accueil. Fêtes religieuses ou pratique de la langue revêtent dès lors une dimension politique.

Une joyeuse clameur émane de la grande Pagode de Vincennes, non loin du lac Daumesnil, ce dimanche de juillet. Des Tibétains venus de toute l’Île-de-France ont disposé des nappes sur les pelouses ou arpentent les différents stands, achetant thé au beurre salé ou plat de riz aux céréales.  Posé sur une table, un tas d’encens se consume lentement, propageant dans le jardin une épaisse fumée blanche. À peine aperçoit-on encore l’imposant portrait du Dalaï-Lama qui trône au-dessus d’une estrade, recouverte de tissu rouge.

C’est pour célébrer son anniversaire qu’environ 1 300 Tibétains se réunissaient, à l’initiative de la communauté tibétaine de France. Le chef spirituel bouddhiste, absent des festivités, fête ses 86 ans. « C’est un véritable symbole pour nous et son anniversaire est un événement immanquable pour la diaspora tibétaine, partout dans le monde », analyse Dorjeel Hamo, sans quitter la scène des yeux. La jeune étudiante est arrivée en France il y a vingt ans, après avoir brièvement vécu en Inde. « Au Tibet, on n’a pas le droit de le vénérer, ni même d’avoir un portrait de lui chez soi. Donc être ici, c’est un acte politique fort », revendique-t-elle.

Les Tibétains se sont réunis dans le jardin de la grande Pagode de Vincennes, le premier dimanche de juillet. Photos : Laëtitia Giannechini

Bien plus qu’une autorité religieuse, le 14e Dalaï-Lama, Tenzin Gyatso, est devenu la personnification d’une forme de résistance à l’oppression que connaît le Tibet depuis son invasion militaire par la Chine en 1950. Alors que l’ombre chinoise plane sur sa succession, il invite régulièrement les Tibétains à élire un chef religieux de son vivant, rompant avec la tradition millénaire qui veut qu’une personnalité religieuse soit la « réincarnation » d’un lama ancien.

 

Une diaspora en augmentation

Le refus de la tutelle chinoise se matérialise aussi par l’élection d’un Premier ministre. En janvier puis en avril dernier, les Tibétains du monde entier ont élu un nouveau chef du gouvernement en exil en la personne de Penpa Tsering. Fondé par le Dalaï-Lama en 1959, ce gouvernement sans territoire siège à Dharamsala, dans le nord de l’Inde. Depuis 2011 et le retrait du chef religieux du pouvoir temporel, c’est donc un Premier ministre élu qui veille à distance aux intérêts des quelque 150 000 Tibétains en exil à travers le monde.

Un moine bouddhiste transporte le portrait du Dalaï-Lama depuis la grande pagode de Vincennes jusqu’à la scène.

En France, ils étaient 8 000 à 10 000 appelés aux urnes selon le Bureau du Tibet à Paris, une administration qui fait office de représentation diplomatique, sans toutefois bénéficier de reconnaissance officielle. La diaspora tibétaine est d’ailleurs en constante augmentation. Si quatre Tibétains avaient gagné l’Hexagone au lendemain du premier exode tibétain de 1959, ils n’étaient encore que 300 en 2008, selon les estimations officielles. Cette année-là, l’échec du soulèvement tibétain accélère le phénomène d’émigration. Généralement, les Tibétains rejoignent d’abord l’Inde, où ils vivent généralement dans des conditions difficiles, avant de la fuir pour un pays occidental, où ils obtiennent souvent aisément le statut de réfugié.

Mais pour les Tibétains, fuite ne signifie pas abandon. En France, ils forment une communauté soudée qui se retrouve régulièrement pour des fêtes religieuses ou des cours de chant et de danse traditionnels. C’est d’ailleurs dans ces moments de rencontre, que Dorjeel Hamo a fait la connaissance de son amie Tenzin Yangchen. « On n’habite pas du tout le même quartier et on n’a pas fréquenté la même école. Mais quand on s’est rencontrées, tout le monde se connaissait », explique Tenzin Yangchen, veste grise sur sa robe traditionnelle de soie rose. Comme son amie, elle est arrivée à Paris au début des années 2000. Elle est à présent manager dans le domaine du luxe.

 

« Génocide culturel »

L’aptitude des Tibétains à faire peuple ne réside pas seulement dans leur capacité à se fédérer derrière des figures politiques ou religieuses. Sur la scène, le président de la communauté tibétaine de France Xavier Thinlay Karma ne ménage pas ses efforts pour inciter son auditoire à pratiquer sa langue maternelle. « La sauvegarde de la culture tibétaine passe par celle de la langue », martèle-t-il. « Si la langue tibétaine disparaît, alors nous disparaissons aussi ».

Comme plusieurs associations, la communauté tibétaine de France organise chaque dimanche des cours de tibétain pour tous les niveaux. Ces enseignements, de même que les pratiques religieuses ont cependant dû se délocaliser sur internet durant les confinements. Beaucoup de Tibétains apprennent cependant leur langue dans le cercle familial. « C’est à nous de la parler, pour la faire perdurer. Notre culture est en danger d’extinction. On parle même de génocide culturel. Pour moi, c’est le même système, la même brutalité que ce qui est advenu sur les terres amérindiennes », s’indigne Dorjeel Hamo.

Enseignant à l’Institut national langues et civilisations orientales (Inalco), Nyima Dorjee à d’autres ambitions pour sa langue, qu’il a choisi d’inculquer à des non-locuteurs, « par conviction »« Certains font l’effort de vouloir apprendre le tibétain, il faut l’encourager ! », explique-t-il derrière ses lunettes de vue aviateur.

 

Retrouver le Tibet ?

C’est d’ailleurs à l’Inalco, où le tibétain est enseigné depuis 1842, que le Dalaï-Lama a défendu la valeur patrimoniale de la langue, lors d’un déplacement en 2016. « Il est très important de préserver les richesses de la littérature tibétaine sur le dharma, l’enseignement du Bouddha », avait-il prôné. « On ne trouve pas de telles explications dans les textes sanskrits ou chinois. » Le défi de préserver cet héritage est d’autant plus vital que la langue tibétaine est aujourd’hui minoritaire sur son propre territoire. Seul un million de Tibétains la parlent sur les quelque sept millions que compte la Chine. Il revient donc aux exilés de le perpétuer.

« C’est inscrit dans notre conscience », assure Dorjeel Hamo. « On se sent encore plus le besoin de la maintenir en vie ». En attendant un éventuel retour ? « Ce n’est pas naïf d’affirmer que l’on retrouvera le Tibet un jour », s’amuse Nyima Dorjee. « Dans la philosophie bouddhiste, l’existence est faite de cycles. Tout change de manière perpétuelle. Donc le règne d’un empire ne dure jamais éternellement. »

 

Crédit illustration : Denis Payrastre.

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Sur le terrain à Ajaccio. Italophile convaincue. Dans les musées, souvent.